LA DEMOCRATIE BENINOISE A RUDES EPREUVES
Par Paul C. ABITAN
Les circonstances ayant favorisé l’avènement de l’ère démocratique au Bénin sont connues.
La plus importante a été l’incapacité du gouvernement de KEREKOU I à payer aux travailleurs la contre partie de leurs prestations à savoir, les salaires. Par rapport aux principaux acteurs, c’est-à-dire ceux qui ont joué le rôle de catalyseurs dans l’avènement du renouveau démocratique, chacun tire le drap de son côté. Mais ce sur quoi on peut s’accorder est qu’aucun des cadres qui ont gouverné le Bénin depuis 1990 n’a vécu les affres de la mauvaise gouvernance de notre pays telles que ressenties par les populations à la base. Au contraire, ils ont été pour la plupart de vrais artisans de la déchéance politique, économique et sociale du Bénin. Je voudrais emprunter au Parti Social Démocrate Le Bélier (PSD-BELIER) ses réflexions inscrites à la page 10, 2ième édition du Manifeste du Parti et qui donnent des idées assez claires sur la responsabilité des cadres dans l’arriération de notre pays : « Une autre caractéristique des hommes et des femmes qui ont gouverné notre pays (…) est la gourmandise. Nous affirmons encore contre tout le monde peut-être que les intellectuels militaires et civils de notre pays sont gourmands, très gourmands et leur gourmandise s’étale partout. Les effets de ce vice sont visibles à tous les coins de rues et sont désastreux pour notre pays. Comme les intellectuels militaires et civils sont paresseux et qu’ils veulent pourtant disposer et posséder des biens matériels et de toute urgence, il ne leur reste plus qu’une possibilité pour accéder à ces biens à savoir la main mise sur le Pouvoir d’Etat et l’utilisation de ce dernier comme pourvoyeur des richesses. »
Le régime dit du CHANGEMENT s’est davantage illustré dans la pratique de la gourmandise par des faits tels que : la fixation des salaires politiques dans des proportions démesurées, la création d’institutions budgétivores dont l’utilité reste à prouver et, de surcroît non prévues par la Constitution, l’utilisation abusive de la pratique de débauchage des partisans du camp adverse avec à la clé la corruption à grande échelle, le culte de la personnalité à travers l’organisation des marches pour chanter les louanges du chef, l’aliénation de responsables religieux et têtes couronnées par l’octroi à ceux-ci d’ aides à des fins électoralistes, la promotion de la médiocrité , etc…
La question alors est de savoir ce qu’on peut attendre aujourd’hui d’un gouvernement qui, de tous ceux qui se sont succédé dans notre pays depuis la Conférence nationale, a enregistré le taux le plus élevé en ce qui concerne son apport dans la déliquescence des valeurs. C’est ici qu’il convient de chercher à savoir le contenu donné au concept de CHANGEMENT par les chantres du régime. Autant ce gouvernement paraît sans perspective et par conséquent sans Programme d’Actions qui permettrait de l’évaluer objectivement, autant il est un confusionniste, un spécialiste d’amalgame. Il nous souvienne en effet que quelques mois avant son départ du gouvernement, le précédent Ministre Chargé des Relations avec les Institutions avait initié un atelier dont l’objectif était de donner un contenu au CHANGEMENT, après que le régime dit du CHANGEMENT a vécu deux ans environ déjà. Heureusement que le ridicule ne tue pas. Si je dois m’essayer à donner un contenu du CHANGEMENT, je dirai que c’est aussi :
- la non fidélité aux principes de la démocratie ;
- la volonté affirmée dans la prise d’ordonnances pour mettre en exécution des budgets imaginaires, c’est-à-dire dont les montants sont sans commune mesure avec les réelles capacités du pays en matière de mobilisation de ressources financières ;
- la campagne électorale permanente 365 jours par an pendant le quinquennat ;
- les élections communales organisées sur une période d’au moins 3 ans ;
- l’interférence de l’Exécutif dans le Judiciaire ;
- la composition d’un gouvernement avec trente portefeuilles ministériels dans un Bénin qui a des ressources très limitées ;
- la nomination d’une pléthore de conseillers et chargés de missions à la Présidence de la République ;
- l’impossibilité pour les Ministres d’opérer librement le choix de leurs collaborateurs ;
- la non publication de résultats d’audits ;
- la promotion de la corruption à travers plusieurs dossiers à scandales couverts ;
- le contrôle des institutions de contre pouvoir par l’Exécutif ;
- la tendance à opposer des régions entre elles et des membres de la même famille politique ;
- la production abondante de réformes restées sans grand impact sur leurs cibles ;
- la faculté de fabriquer ou d’inventer des « histoires » de manière à jeter en prison ses camarades ou adversaires politiques.
En somme, le CHANGEMENT tel que vécu aujourd’hui est un recul de notre pays et de la démocratie. Le hic est la complicité des institutions de la République dans la liquidation de la démocratie. Je prendrai seulement quelques exemples ;
La cinquième législature et les acquis de la démocratie béninoise
Nos politiciens n’ont de cesse de répéter que l’Assemblée Nationale est un haut lieu de la politique ; celle-ci se définissant comme l’art de bien gérer les affaires de la cité, quoi de plus réconfortant que des Parlementaires aspirent à un meilleur accomplissement de cette noble mission. Or, derrière leurs propos semblent se cacher des non dits préjudiciables au renforcement de notre démocratie. En effet, les politiciens en s’exprimant comme ils le font parlent de la politique politicienne. Il n’est donc pas surprenant que pour l’élection du Président de cette institution, donc du Président du haut lieu de la politique, des Députés aient recouru à des pratiques immorales imposées par le Prince. Ce n’est donc pas surprenant que le Président élu dans ces conditions fasse allégeance à l’Exécutif en faisant de son institution un appendice du gouvernement. Une interrogation subsiste cependant. La lutte pour le progrès du Bénin peut elle être envisagée en dehors de toute valeur morale, et quelle doit être la part de l’intellectuel dans cette lutte ? Que les multiples rejets des rapports du Président de l’Assemblée Nationale par les Députés n’aient pas suffisamment produit d’effet sur l’intéressé au point de l’amener à revoir son management du Parlement a de quoi inquiéter. A cela peut s’ajouter ces derniers jours un autre fait qui suscite réflexion : la non convocation par le Président de cette institution de la session extraordinaire votée par 45 députés pour s’ouvrir dans la 2ième quinzaine de mars 2010. Ces quelques exemples montrent à suffisance l’assassinat planifié de la démocratie. Il existe néanmoins un mécanisme qui permet de mettre fin à tous ces manquements aux normes. Il s’agit du recours à la Cour Constitutionnelle.
La Cour Constitutionnelle et la consolidation de la démocratie
Les sages ! Ainsi appelle-t-on les sept personnes qui officient au niveau de cette haute juridiction censée garantir à la démocratie sa pérennité. Les précédentes Cours dans l’accomplissement de leurs missions ont essuyé quelquefois la rage de certains cadres qui ont été déboutés dans leurs recours. Cela est humain. Mais pour en venir à l’essentiel, la majorité des Béninois s’accordent à reconnaître que la mission a été bien accomplie. On était donc porté à rêver au renforcement de la démocratie béninoise à l’installation de la présente Cour. Mieux, les nombreuses expériences et la qualité supposée de certains de ses membres apparaissaient comme un gage supplémentaire du succès de notre démocratie. Cet espoir sera très tôt évanoui à travers les décisions rendues par l’actuelle Cour constitutionnelle. Les hommes de droit sont habilités à se prononcer valablement sur la qualité des décisions rendues. Mais pour le commun des mortels, il y a problème. Il y a d’autant plus problème que les normes juridiques varient en fonction des intérêts du camp dont est issu la quasi totalité des membres de cette Cour. Les décisions déjà rendues par les Cours précédentes sur un objet donné et qui devraient faire jurisprudence sont remises en cause. A titre d’illustration, je peux citer la décision de la Cour qui a remis en cause le mode de désignation des représentants de l’Assemblée Nationale à la Haute Cour de Justice. A cette allure, le miracle peut arriver de cette Cour qui rejetterait par exemple, la candidature d’un potentiel challenger qui se trouve aujourd’hui dans les mêmes conditions que l’était le candidat YAYI Boni il y a environ quatre ans. Car plus rien ne doit surprendre venant de cette Cour. En effet, il n’est pas compréhensible que des membres de cette institution sortent de leur réserve pour présider des meetings de leur Parti, et rassurer leurs militants de la suite à donner aux recours contre leurs adversaires. Ces faits intervenus dans la commune de Bonou le samedi 03 -04 -10 et rapportés par le Premier Questeur de l’Assemblée Nationale le jeudi 08- 04 -10 sur une chaîne de radio privée sont gravissimes. Ce n’est d’ailleurs pas pour la première fois que les membres de cette Cour s’affichent publiquement et prennent position au profit de leur Parti. En outre, jusques à quand durera le long silence qu’observe la Cour constitutionnelle sur le recours de la Société civile contre l’usurpation par le gouvernement de son droit de représentation à la CPS-LEPI ? Il y a plusieurs mois déjà que ce recours a été introduit à la Cour Constitutionnelle.
Les condamnations par la HAAC des organes de presse qui ont osé critiquer la Cour constitutionnelle dans ce dossier apparaissent aujourd’hui comme une fuite en avant. C’est cette même HAAC qui est restée muette devant les commentaires désobligeants de certains journalistes sur la dénonciation des actes de régionalisme faite par l’Honorable Rosine VIEYRA SOGLO. La HAAC gagnerait en crédibilité si elle faisait le point de ses efforts par rapport à l’attribution de nouvelles fréquences de radios et télévisions privées, un dossier en souffrance depuis la mandature précédente, parce que le gouvernement en a voulu ainsi.
Pour en revenir à la Cour, elle se doit de soigner remarquablement son image en effaçant de la conscience collective des Béninois l’idée d’une Cour qui est aux ordres.
La situation ainsi décrite appelle à un assainissement de la vie politique. La responsabilité de cet assainissement incombe au Président de la République
Le Président de la République
C’est lui qui représente l’Etat et incarne l’unité nationale. De ce point de vue, il est censé être au-dessus de la mêlée et représente l’espoir du peuple. Elu à la majorité de 75%, le Président de la République était bien parti pour nous faire rêver.
Mais c’était sans compter avec sa profonde inclination pour le Pouvoir dont l’une des conséquences est la mise en coupes réglées de toutes les institutions de la République. Le management du Pouvoir sous le CHANGEMENT est caractérisé par des tensions avec les hommes politiques , le refus d’un dialogue franc et sincère avec les partenaires sociaux, l’absence de considération pour son vis-à-vis, la volonté du chef de se faire passer pour celui qui sait tout etc... C’est à tort que certaines analyses considèrent l’entourage du Président comme responsable des insuccès. L’mage que projette le Président de la République dans l’opinion rend difficiles les pourparlers avec la classe politique. Le dernier exemple en date est celui de la crise née entre les représentants de l’UN et du G13 avec ceux de la mouvance, au sujet des irrégularités constatées dans les résultats de la cartographie censitaire et des dysfonctionnements notées au sein de la CPS LEPI et de la MIRENA, et dans les rapports entre les deux organes, du fait de la loi. Le refus du Président de la République d’accepter la demande formulée par l’UN d’observer une pause afin de procéder aux différentes corrections qu’appelle le travail effectué par la MIRENA lui a fait perdre le crédit auquel il était en droit de s’attendre de la part des acteurs politiques. Il s’est davantage privé de ce crédit à cause de sa trop grande implication dans la réalisation de la LEPI pour les élections de 2011.
Le respect des textes ne semble pas non plus, être le fort du Pouvoir du CHANGEMENT. Si le Pouvoir ne trouve pas des arguties pour contourner les textes, il les piétine simplement. C’est le cas par exemple de l’occupation illégale des domaines d’un particulier dans la zone de l’aéroport, nonobstant la possession par l’intéressé de titres fonciers d’une part, et la décision de justice reconnaissant à ce dernier le droit de propriété sur lesdits domaines d’autre part. Les exemples sont légion en matière de non respect des textes.
Il résulte de tout ce qui précède que la démocratie béninoise a du plomb dans l’aile.
L’anniversaire des 20 ans de la Conférence nationale a révélé la division de la classe politique. Aucun des anciens Présidents de la République n’a pris part aux manifestations, pas plus que le Président en exercice dont le gouvernement a décidé de l’organisation desdites manifestations. Il n’y avait sur les lieux, à part quelques personnes isolées, que les militants de la FCBE membres de différentes institutions et des caciques de ce regroupement politique. Cela n’a d’autre nom que l’échec. L’échec de la politique mise en œuvre au Bénin depuis le 06 avril 2006. Le reconnaître, c’est faire preuve d’objectivité et de grandeur d’esprit. Dans ce cas, la sagesse recommande d’en tirer les conséquences et d’œuvrer à la réalisation de l’œuvre de salubrité politique. Toute autre option paraît suicidaire. En tout état de cause, le peuple béninois a cette particularité qu’il a toujours su prendre ses décisions quand il le fallait. Chacun de nous doit jouer sa partition et se mettre à l’avant-garde de la défense de la démocratie. C’est à cette condition que l’espoir est possible pour un renouveau démocratique prospère et rassurant.



